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Décorer ses pains

Préface d'Albert Jacquard


Tout dans notre univers,
est le résultat de processus qui font découler son état d'aujourd'hui de son état d'hier; l'objectif de la science est de préciser les modalités de ce passage du temps. La règle de base de l'activité scientifique est d'expliquer le présent par le passé, jamais par l'avenir.


 Cette règle se révèle efficace; elle a permis de faire progresser la compréhension des phénomènes dont nous sommes témoins. Elle se heurte pourtant à une limite: elle ne peut plus être appliquée dès que les humains interviennent. Leur spécificité est d'avoir imaginé que demain sera et ainsi de tenir compte de l'avenir pour orienter le présent.
Alors que tout autour de nous subit "les lois de la nature", nous sommes capables, les connaissant, de les déjouer, et même de les mettre au service de nos objectifs.


Chaque geste humain s'explique moins par le déterminisme dont il est l'aboutissement que par la finalité au service de laquelle il se met.
 L'analyse de la longue chaîne de gestes permettant la fabrication du pain en est une merveilleuse illustration.

Mettre une graine dans la terre n'a de sens que par l'espoir de sa transformation en une plante portant un épi; couper des branchages pour en faire des fagots n'a de sens que dans l'intention de les transformer en une flamme qui chauffera le four; malaxer la pâte, former des pétrissées n'a de sens que par le désir de produire des pains. Chaque étape témoigne de la volonté de mettre son action au service d'une finalité qui la transcende.


 Mais en bout de chaîne, ce pain obtenu, quelle est sa finalité? Bien sûr il est une nourriture necessaire; mais arrêter là les maillons successifs de cette projection vers l'avenir commencée avec la plantation d'une graine serait bien décevant. Ce pain si appétissant capable d'assouvir ma faim, il devient plus qu'une nourriture si je l'offre à l'autre.
Sa finalité est alors de créer un lien entre lui et moi, de me construire, de le construire par notre rencontre.
A ce stade, il n'est plus nécessaire de poser la question d'un pourquoi, puisqu'il s'agit du bonheur.


 Albert JACQUARD